Une femme que je ne connaissais pas trois ans plus tôt est décédée. Sa fille m’a demandé de lire une prière à ses funérailles.
Je n’étais pas de la famille. Je n’étais pas une vieille amie. J’étais la bénévole qui venait la voir une fois par semaine. Et pourtant j’étais là, debout, en train de lire.
Ça a commencé avec un podcast
Un podcast sur le bonheur. Il y avait un segment sur le bénévolat — comme quoi ça rend les gens heureux — et des témoignages là-dessus.
Ça m’a donné une idée. Je me suis dit : si ça rend heureux, pourquoi pas passer de l’idée à l’acte? J’ai appelé l’Action bénévole de Jonquière et j’ai pris rendez-vous avec la coordonnatrice.
Elle m’a reçue et elle m’a expliqué toutes les choses dans lesquelles je pouvais m’impliquer. Elle a commencé à me parler des visites de l’amitié, pour les personnes âgées ou les gens qui vivent dans l’isolement.
Ça m’a fait venir les larmes aux yeux, sachant par où j’étais passée ces dernières années. Je lui ai dit : je veux faire ça. Elle m’a dit qu’on allait me jumeler avec quelqu’un.
Madame X
Elle vivait en CHSLD. Six enfants, tous partis à l’extérieur de la région, qui ne venaient pas souvent. Elle se sentait très seule.
Son mari était décédé dix ans plus tôt. Dans sa petite chambre, il y avait des photos de lui partout. Même sa couverture, c’était une photo de son mari.
À chaque visite, elle me racontait comment elle l’avait rencontré. À chaque fois, je lui posais des questions différentes, puis elle ajoutait un petit bout de plus à l’histoire.
C’est ça, les personnes âgées. Leurs journées ne sont pas remplies d’événements, alors elles répètent souvent la même chose. Elles veulent contribuer à la conversations. Ça fait partie de la vieillesse. Il faut prendre son temps, être patiente, puis les écouter comme si c’était la première fois.
Dans son CHSLD, on l’appelait la marcheuse. Elle marchait dans les corridors toute la journée. Les autres résidents la connaissaient comme ça.
Les sorties
Une fois par mois, une fois aux deux mois, je l’amenais faire un tour de voiture dans la région pour voir les paysages. Elle me disait : « Tu conduis vraiment bien, Christine. Je me sens en sécurité avec toi. »
On allait au Saint-Hubert. On s’assoyait, on prenait un bon repas. Ça finissait toujours par une tarte au sucre avec de la crème glacée à la vanille — ça lui rappelait de bons souvenirs.
Parfois, je l’invitais chez moi et je lui faisais son plat préféré : un hot-dog chou-moutarde avec des frites maison. C’était son plus beau souvenir de jeunesse. Ça la rendait heureuse comme ça se peut pas.
À Noël, je l’invitais chez moi pour un petit réveillon. Je lui achetais un quart de litre de vin rouge et je lui faisais un beau souper. Je voulais qu’elle sente que même si sa famille était loin, il y avait quelqu’un qui prenait soin d’elle.
Elle était tellement reconnaissante. Elle avait tellement hâte de me voir. Elle me le faisait sentir avec une sincérité qui ne trompait pas.
Elle me disait que c’était son mari qui m’avait placée là. Peut-être…
Le téléphone
Un soir, sa fille m’a appelée. Madame X était décédée. Ce n’était pas la maladie, ce n’était pas la vieillesse. Elle s’est étouffée. Un bête accident. Ça m’a fait un choc. Ça faisait deux ans que j’allais la voir toutes les semaines.
Mais dans un sens, j’étais contente pour elle. Elle s’ennuyait tellement de son mari. Elle avait hâte d’aller le retrouver. Elle l’a attendu dix ans.
La prière
À ses funérailles, sa fille m’a demandé de lire une prière. Je l’ai lue. Puis j’ai fait les choses comme une grande dame.
Après, j’ai dû me résigner et rappeler l’Action bénévole pour me faire jumeler avec un nouvel ami.
Ça fait presque quatre ans que je fais des visites de l’amitié. Madame X n’a pas été la seule, et elle ne sera pas la dernière. Ce que je retiens d’elle, c’est ça : je l’ai accompagnée dans son isolement jusqu’au bout, et je lui ai permis d’avoir un peu de bonheur dans les dernières années de sa vie.
Au CHSLD, on l’appelait la marcheuse. Elle marchait dans les corridors du matin au soir, comme si elle attendait quelqu’un.
Pendant deux ans, une fois par semaine les mardis soirs elle arrêtait de marcher.
Le podcast avait raison. Ça rend heureux le bénévolat— mais pas juste celui qui donne.

