Aujourd’hui, ça fait quatre ans.
Dans mon dernier billet, je vous ai raconté le début : les faux départs, le détour par la modération, ce deuxième reset qui a été le bon. Je m’étais arrêtée là, au moment où j’ai posé mon dernier verre. Mais ce n’est pas vraiment là que l’histoire finit — c’est là qu’elle commence. Ce qui arrive, tranquillement, quand on retire l’alcool d’une vie et qu’on laisse la place se remplir.
Les premiers mois : le brouillard qui se lève
La première chose que j’ai remarquée, ce n’est pas d’avoir arrêté de boire. C’est d’avoir recommencé à penser.
Ça s’est fait par petites touches. Je retenais des choses. Je suivais une conversation jusqu’au bout sans décrocher. Je lisais un paragraphe et je le comprenais du premier coup. Ça peut sembler banal, mais mon cerveau avait passé des années dans une brume dont je ne mesurais même plus l’épaisseur.
Quelques mois après mon dernier verre, j’ai obtenu un nouveau poste comme agent de décision. Un travail qui demande de lire, de peser, de trancher, de rédiger, de mener de longues entrevues — un travail qui exige d’apprendre chaque jour. Je n’aurais pas pu le faire avant. L’alcool prenait exactement ce qu’il demande : de la concentration, de la mémoire, du jugement. Et je ne le voyais même pas.
Le plus beau, c’est que je l’aime, ce travail. Mon cerveau y trouve son compte tous les jours.
Sortir de l’isolement, un centimètre à la fois
L’alcool, à la fin, ça se boit seule. Un rétrécissement progressif : on annule, on évite, on invente des raisons, et un matin on se réveille dans un monde qui a la taille d’un appartement.
Reprendre contact a été le travail le plus long. Ça ne s’est pas fait en un grand geste courageux, mais en acceptant une invitation. Puis une autre. En jasant avec un voisin sur le trottoir, en allant à un spectacle avec une amie, en m’inscrivant comme bénévole parce que j’avais besoin qu’on ait besoin de moi quelque part.
Ma famille s’est réparée d’elle-même, en parallèle, sans grande explication — simplement parce que j’étais redevenue présente. On se retrouve plusieurs fois par année maintenant, et l’atmosphère de ces rassemblements n’a plus rien à voir avec avant. On est bien ensemble. Je ne pensais pas que ça reviendrait.
Aujourd’hui, j’ai des voisins avec qui je placote pour vrai, une amie à qui je parle presque tous les jours, des gens qui savent quand je vais mal. Ça m’a pris des années à rebâtir, et c’est de loin ce dont je suis la plus reconnaissante. 💕
Prendre soin de moi
Vers ma première année, j’ai commencé à m’occuper de moi. Pas juste de ma sobriété — de moi.
J’ai commencé une thérapie, parce qu’arrêter de boire règle le symptôme, pas toujours ce qu’il y a dessous. Il fallait que j’aille voir en dessous, guérir mes blessures, prendre la main de l’enfant en moi.
Et j’ai fait une autre chose qui, vue de l’extérieur, n’a l’air de rien : j’ai changé la couleur de mes cheveux. J’avais laissé le gris s’installer complètement, un peu à cause de la pandémie, jamais vraiment assumé. Un jour, j’ai eu envie de m’occuper de moi. Juste ça. C’est ridicule à écrire, mais je me souviens d’être sortie du salon en me trouvant belle pour la première fois depuis des années.
D’autres choses sont venues remplir la place. J’ai remis la musique au cœur de mes journées : une playlist de prête pour marcher, pour faire le ménage, pour cuisiner, avant de me coucher. Je me suis découvert une passion pour les fleurs coupées, aussi — en acheter pour personne d’autre que moi, les placer dans le condo, les regarder. Ma vie mérite d’être belle.
L’identité se construit dans les petits choix
C’est en lisant James Clear que j’ai mis des mots là-dessus : on ne devient pas quelqu’un d’autre par un grand coup de volonté, mais par une accumulation de petites décisions.
Je ne me suis jamais dit « je vais devenir une femme en santé, disciplinée et solide ». J’ai pris une marche, un matin. Le lendemain aussi. J’ai fait mon petit entraînement de quinze minutes, écouté un podcast au lieu de la télé, lu sur le sommeil, les hormones, le vieillissement. Quatre ans plus tard, ce sont des habitudes que je ne remets même plus en question — elles ne sont plus des efforts, elles sont devenues qui je suis.
La sobriété, ce n’est pas une ligne d’arrivée. C’est une vie à habiter.
Aujourd’hui
Dans la dernière année, j’ai décidé d’habiter ma vie pour vrai.
Mes matins sont mon moment préféré de la journée. Je me lève avec de l’énergie, j’ai hâte — et c’est peut-être le changement le plus radical de tous.
Ce n’est pas parfait. Je suis entrée en ménopause, et il faut jongler avec ça : l’ajuster, le comprendre, ne pas le subir. Il y a des choses lourdes dans ma vie en ce moment, aussi. La sobriété ne met personne à l’abri.
Mais elle change l’équipement avec lequel j’affronte les choses. Quand quelque chose de difficile arrive, je le vis. Je ne l’engourdis pas. Et je découvre que je suis capable de bien plus que je ne le croyais. Je me sens solide!
Mon objectif, maintenant, c’est de bien vieillir en santé. Pas pour paraître, pour durer. Pour avoir encore longtemps des jambes qui montent les sentiers, une tête qui apprend, de l’espace pour les gens que j’aime.
Et il y a mes deux chiens, qui structurent mes journées. Sans exagérer, une source quotidienne de joie. Ils m’obligent à sortir, à bouger, à rire. Ils ont eu leur part là-dedans.
Ce que je voulais vraiment dire
Si j’écris tout ça, ce n’est pas pour faire l’inventaire de mes bons coups. J’ai eu de l’aide, de la chance, des mains tendues au bon moment — et j’ai fait ma part, jour après jour, sans rien d’héroïque.
C’est parce que je pense souvent à celle que j’étais il y a quatre ans, à tout ce qu’elle ne pouvait pas imaginer. Elle ne savait pas qu’un cerveau, ça se répare. Que la confiance, ça se rebâtit. Qu’on peut se faire de nouveaux amis à quarante-cinq ans. Qu’on peut aimer sa vie et tripper sur ses matins.
Elle pensait que la sobriété, c’était une soustraction : enlever quelque chose et vivre avec le manque. C’est tout le contraire. C’est une vie qui reprend ses droits.
Si vous êtes quelque part au début de ce chemin, ou même juste en train d’y penser : vous n’avez pas idée de ce qui vous attend.
Moi non plus, je n’en avais pas idée…

